Plastique au Sénégal : une loi existe depuis 2020, mais où sont les résultats ?
Plastique au Sénégal : une loi existe depuis 2020, mais où sont les résultats ?
LOI PLASTIQUE AU SÉNÉGAL : CINQ ANS D'UNE PROMESSE INACHEVÉE
Une loi, des sachets, et un fleuve de déchets
Il suffit de marcher sur la plage de Hann, à Dakar, pour comprendre l'ampleur du problème. Autrefois considérée comme l'une des plus belles baies d'Afrique de l'Ouest, elle est aujourd'hui envahie de sachets d'eau, de gobelets jetables, de bouteilles plastiques qui reviennent avec chaque vague. Pourtant, sur le papier, tout cela est interdit depuis 2020.
Le Sénégal dispose d'une loi ambitieuse contre les plastiques, la loi n°2020-04 du 8 janvier 2020. Six ans après son entrée en vigueur, le constat est sévère : cette loi reste largement inappliquée, et le pays continue de s'enfoncer dans une crise plastique aux conséquences sanitaires, économiques et environnementales majeures.
Article
Ce que dit la loi : un texte ambitieux
Le Sénégal a une tradition législative ancienne sur le sujet. Une première loi contre les sachets plastiques fins avait été adoptée en mai 2015 (loi n°2015-09), mais ses limites ont conduit à une refonte complète.
La loi n°2020-04, publiée au Journal Officiel n°7259 du lundi 20 janvier 2020, est entrée en application le 20 avril 2020. Elle représente la troisième génération de textes législatifs sénégalais sur les plastiques, après les générations 1974-2008 et 2008-2015.
Ce qu'interdit la loi (articles principaux) :
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La production, importation, stockage, vente et utilisation de tout plastique à usage unique ou jetable
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Les gobelets, couvercles, pipettes, sachets d'eau, sacs plastiques
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L'exportation de déchets plastiques sans autorisation ministérielle explicite
Ce qu'elle impose :
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Un prix plancher de rachat du kilo de déchets plastiques par les recycleurs (Art. 21)
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Une taxe sur les produits fabriqués à partir de plastique non recyclable (Art. 22)
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La responsabilité élargie des producteurs : obligation d'assurer la gestion des déchets issus de leurs produits
Le désastre en chiffres : une réalité que la loi n'a pas changée
Production de déchets plastiques
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270 000 tonnes de déchets plastiques produits au Sénégal en 2024, dont moins de 10% recyclés (Source : Reussirbusiness.com )
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50% de cette production concentrée à Dakar
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Dans la région de Dakar, les déchets solides urbains atteignent 1 500 tonnes par jour, dont les emballages plastiques représentent 78%
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Augmentation relative de 15% des déchets plastiques en 15 ans (Source : Fundinnovation)
Pollution côtière et maritime
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Une étude du Gret (2022-2023) sur 4 villes littorales (Saint-Louis, Dakar, Mbour, Ziguinchor) montre que les déchets plastiques représentent 80% des détritus sur les sites côtiers
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On estime que 42 000 tonnes de plastiques pourraient être valorisées chaque année, mais le taux de recyclage ne dépasse pas 22%
Le Sénégal, 21ème pollueur des océans au monde
Le Sénégal figure au 21e rang mondial des pays pollueurs des océans. Chaque Sénégalais produit 190 kg de déchets par an, dont une part importante finit dans la nature faute de système de collecte efficace. (Source : Landfillsolutions)
Pourquoi la loi ne s'applique pas : les 5 défaillances majeures
La Coalition de la société civile sénégalaise, portée par l'Association Zéro Déchet Sénégal (une vingtaine d'organisations), a identifié les lacunes structurelles suivantes :
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Rigidité de certaines dispositions rendant la loi difficile à adapter aux réalités du terrain
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Absence d'une commission d'infraction : aucun organe n'est formellement chargé de traiter les violations
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Absence de délai de transition explicite accordé aux acteurs économiques pour se conformer
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Absence de vulgarisation nationale : beaucoup de personnes ignorent l’existence de cette loi
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Absence de textes réglementaires d'application : sans décrets d'application, la loi reste une déclaration d'intention
Les obstacles structurels identifiés par le PNUD renforcent ce diagnostic :
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Manque d'alternatives durables accessibles et abordables
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Absence d'infrastructures de collecte et de recyclage
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Insuffisance des contrôles et des sanctions
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Absence d'un système de responsabilité élargie à toute la chaîne (producteurs, importateurs, distributeurs)
Les conséquences : une triple crise sanitaire, économique et écologique
Sur la santé publique
Les déchets plastiques créent un problème d'assainissement aigu, particulièrement dans les quartiers populaires de Dakar. L'incinération des plastiques est une pratique courante faute de collecte des substances toxiques. Les microplastiques contaminent progressivement la chaîne alimentaire. (Source : BBC AFRIQUE)
Sur la pêche et l'alimentation
Le Sénégal est un pays de pêche : le poisson couvre environ 75% des besoins en protéines animales de la population sénégalaise, avec une consommation de 29,9 kg de poisson par habitant et par an. La pollution plastique marine compromet directement cette ressource vitale. En polluant la mer, le plastique ne menace pas seulement les poissons : il menace aussi notre santé. Les microplastiques retrouvés dans les produits de la mer sont aujourd'hui associés à des risques d'inflammation chronique, de troubles hormonaux, de problèmes de fertilité, de maladies cardiovasculaires et pourraient contribuer à augmenter le risque de certains cancers. Protéger l'océan, c'est aussi protéger notre assiette. (Source : Gret)
Sur l'économie et l'emploi
La loi a entraîné l'arrêt de la production de certains plastiques, mais sans accompagnement, ce qui menace 30000 à 35 000 emplois majoritairement de femmes et de jeunes dans la vente d'eau en sachet et les activités connexes. (Source : Enquete+)
Ce que fait l'État en 2025 : une prise de conscience tardive
88% des Sénégalais estiment que le gouvernement devrait faire davantage pour protéger l'environnement, dont 74% qui souhaitent qu'il fasse "beaucoup plus". (Source : AFROBAROMETER)
Le gouvernement lui-même reconnaît ses limites. En décembre 2025, le ministre de l'Environnement, Abdourahmane Diouf, a déclaré à l'occasion du lancement du projet "Solutions durables à la pollution plastique" que le bilan de la loi demeurait mitigé.
En juin 2025, l'Assemblée nationale, en partenariat avec le PNUD, a organisé des Journées de réflexion sur l'application de la loi, réunissant parlementaires, industriels, ONG et chercheurs. Un atelier de formation des députés a été tenu les 24 et 25 juin 2025.
Une loi qui mérite mieux que l'oubli
Le Sénégal a la volonté politique et il a voté la loi. Il a des partenaires comme le PNUD, Banque mondiale, Greenpeace, société civile organisée. Il a les chiffres et ils sont accablants. Ce qui manque, c'est la traduction concrète de la loi dans les rues de Dakar, les marchés de Thiès, les plages de Saint-Louis. Il est temps que les textes réglementaires soient adoptés. Il est temps que les contrôles soient effectifs. Il est temps que les acteurs économiques vulnérables soient accompagnés. Il est temps que les citoyens soient informés et impliqués.
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